La lutte sénégalaise, le Laamb, est souvent présentée comme le sport national. À ce titre, elle est profondément ancrée dans les réalités sociales, l’identité culturelle et l’expression artistique du pays. Mais elle est aussi indissociable d’un autre élément : le mysticisme, omniprésent à toutes les étapes, de la signature des contrats jusqu’au jour du combat. Or, ce registre n’est pas neutre. Il constitue, par nature, une porte ouverte aux dérives. Dès lors qu’il s’installe, il entraîne avec lui des pratiques qui échappent à tout cadre légitime, et dont les limites ne cessent d’être repoussées. Ainsi, ce qui pouvait choquer finit aujourd’hui par être toléré, voire banalisé. Jusqu’à ce que l’inacceptable lui-même soit franchi. Ce dimanche 5 avril, c’est précisément ce qui s’est produit.
L’image choc !
Une image profondément choquante pour quiconque est attaché au respect du Coran, a fait le tour des réseaux sociaux. On y voit un lutteur ayant inscrit, sur son équipement traditionnel (ngemb), le verset du Trône. Aucun mot ne semble suffire pour qualifier un tel acte. La lutte sénégalaise est depuis longtemps le théâtre de nombreuses dérives: sacrifices extrêmes, profanation de lieux sensibles, et recours à des pratiques occultes de plus en plus banalisées. Mais rarement, voire jamais, un tel degré de désacralisation du Coran n’avait été exposé avec une telle indifférence, à fortiori dans un pays où plus de 95 % de la population se réclame de l'Islam.
Il ne s’agit pas ici d’un simple écrit, mais du plus grand verset du Livre d’Allah, inscrit sur un support destiné au combat, manipulé, exposé et potentiellement souillé. Ce geste marque un seuil supplémentaire dans la banalisation de ce qui devrait, au contraire, être tenu au plus haut degré de respect.
Un silence révélateur
Pourtant, à l’issue de cette soirée, les discussions ont majoritairement porté sur le grand combat : la victoire des uns, la défaite des autres. Comme si l’essentiel n’était pas là. Comme si cette image n’était qu’un détail! En dehors de quelques réactions isolées, la scène n’a pas suscité l’indignation à la hauteur de sa gravité. Imaginons un instant une situation inverse : si des écrits issus d’une figure religieuse locale ou confrérique avaient été utilisés de la sorte, la réaction aurait sans doute été immédiate. Excuses publiques, pressions sociales, réparations symboliques, tout aurait été mis en œuvre pour laver l'affront.
Dès lors, une question s’impose : pourquoi un tel silence lorsqu’il s’agit du Coran ?
En réalité, ce mutisme n’est pas un fait isolé; il s’inscrit plutôt dans une continuité. Combien de fois des atteintes aux droits d’Allah ont-elles été observées, y compris dans des sphères censées incarner l’autorité religieuse, sans provoquer de réaction proportionnelle ? Cela tend, à terme, à devenir une norme implicite.
Contradictions et réflexes culturels
Cet épisode agit ainsi comme un révélateur profond des contradictions qui traversent la société. D’un côté, certaines causes suscitent une mobilisation massive. L’opposition à l’homosexualité, par exemple, est largement défendue avec vigueur, ce qui est noble et obligatoire dans le contexte actuel. Mais de l’autre, des actes pouvant relever du chirk (association), pourtant considéré comme le plus grave des péchés semblent rencontrer une indifférence préoccupante. Ce contraste interroge.
Sur quels fondements reposent réellement les combats menés ? Sont-ils guidés par une cohérence religieuse, ou par des réflexes culturels profondément ancrés ? Tout semble indiquer que la culture est ici le facteur déterminant. Car, ce qui heurte les normes sociales visibles est combattu tandis que ce qui est intégré dans les pratiques culturelles, même problématiques sur le plan religieux, est souvent toléré. La lutte sénégalaise n’en est donc qu’une illustration frappante. Elle bénéficie d’un ancrage culturel si fort qu’elle semble, par moments, échapper à toute remise en question sur le plan religieux. Or, la culture, par nature évolutive, ne suffit pas à fixer des limites stables.
Restaurer les valeurs par la Foi
La question de la référence est centrale. L’islam ne s’oppose pas à la culture, bien au contraire, elle l’encadre pour contenir ses excès. Les textes allant dans ce sens sont nombreux. Dès lors, prétendre restaurer les valeurs sans faire de la religion le fondement principal expose à des incohérences et à des résultats limités. L’expérience récente (comme l’illustre le dossier tentaculaire conduit par la BR de Keur Massar) semble d’ailleurs le confirmer: malgré les discours récurrents sur la « restauration des valeurs », les dérives persistent, et parfois même s’accentuent.
Hélas, lorsque nous soulevons certains phénomènes qui affectent notre société, certains censeurs, s’arrogeant le « monopole du cœur » en matière de défense de nos ancêtres et de nos traditions, prennent le raccourci facile de nous accuser d’être aliénés. Notre intention n'est nullement de dénigrer la lutte en tant que telle. Nous ne prétendons pas que s'y intéresser soit répréhensible, à condition que l'activité respecte la décence et la foi. À ceux qui nous accuseraient d'être "aliénés", nous répondons que nous ne rejetons pas notre culture, mais nous refusons que des pratiques contraires à l'Islam s'y greffent au point d'être acceptées comme normales.
Vers une pratique épurée
Au-delà de la sorcellerie, la lutte actuelle comporte des aspects problématiques :
- L'intégrité physique : En effet, d’après Abû Hurayrah, le Messager d’Allah (paix et salut sur lui) a dit :« Si l’un d’entre vous frappe son frère, qu’il évite le visage. » (Rapporté par Al-Bukhârî et Muslim). La spécification du visage comme étant une partie « sacrée » du corps, à ne pas frapper, n’est pas anodine. En effet, L’histoire, ancienne comme récente, nous aura montré que ceux qui pratiquent des sports de combat où le visage est ciblé ont subi de graves traumatismes. Certains même en sont morts. Les exemples de Muhammad Ali et de Shigetoshi Kotari suffisent à l’illustrer.
- La pudeur (Awra) : Un autre aspect de la lutte que la religion ne saurait tolérer est l’exposition quasi nue des lutteurs devant un public mixte. D’après Abû Sa‘îd al-Khudrî, le Prophète (que la prière d’Allah et Son salut soient sur lui) a dit :« Un homme ne doit pas regarder la nudité d’un homme, ni une femme celle d’une autre femme. » (Rapporté par Muslim, n°338)
- L'accomplissement des obligations religieuses : Ce sport ou divertissement, comme tout autre, ne doit en aucun cas détourner le croyant de ses obligations fondamentales, comme la prière à son heure.
- La préservation de l'unité des croyants : La pratique sportive ne doit pas devenir une source de division, de haine ou de discorde au sein de la communauté.
Ainsi, si la lutte était épurée de toutes les pratiques répréhensibles au regard de l’Islam, elle pourrait être acceptable et constituer un véritable vecteur de valorisation de notre culture. Une telle orientation ne nous paraît pas excessive.
En définitive, le Sénégal, à l’instar de nombreuses sociétés africaines modernes, fait face à ses propres dérives. Il est donc nécessaire de les regarder en face et de les combattre sans exception, sans se réfugier derrière le paravent de la culture et des traditions pour légitimer des pratiques susceptibles de corrompre la société. La culture, comme nous l’avons rappelé, doit être encadrée et normée par la religion. Elle est portée par celle-ci, qui la régule et lui imprime une direction à suivre et non l’inverse au risque, sinon, de voir les repères s’inverser durablement.

